« La Brève qui pique les yeux et chatouille les oreilles » – Les dessous des Brèves de Verbatim #1

Lorsqu’on se demande ce qui rend les Brèves de Verbatim amusantes, la première idée qui vient à l’esprit est la faute d’orthographe.

Le rôle de l’orthographe

L’orthographe est la norme écrite pour transcrire la chaîne parlée. En français, le système graphique utilisé est un alphabet, hérité du latin. À l’origine, ce système reposait sur la correspondance entre phonie et graphie, c’est-à-dire qu’une lettre correspondait à un son. Au fil des siècles, l’orthographe de notre langue et sa forme orale se sont un peu éloignées, occasionnant de menus décalages entre la façon dont se prononce un mot (sa phonétique) et la manière dont il faut l’écrire (son orthographe). Les manuels scolaires regorgent d’exemples, de règles d’orthographe et d’exceptions à la règle. Ces décalages font du français une langue réputée difficile à apprendre, pour les petits écoliers, comme pour les étrangers. Les adultes ne sont pas épargnés par ces difficultés, mêmes les plus érudits.

Sans autre phénomène linguistique, la faute ne fait pas la brève

Si le non respect de l’orthographe est bien un élément récurrent dans nos Brèves, il constitue rarement un motif suffisant de sélection. Lire « Les carottes son cuites » ne provoque rien, sinon un haussement de sourcil, un soupir, une légère crispation. En tout cas, cette faute n’a rien d’amusant. Pour être repéré uniquement sur la base d’une mauvaise graphie, l’énoncé doit être remarquable, provoquer par exemple ce qu’on appelle un effet rafale :

« oui je suis trais satisfait du commercial trais pros je lais conseiller a des amis pareil trais contents de lui »

Il se peut qu’une faute d’orthographe suffise, si en même temps son auteur critique les qualités langagières d’autres personnes ou sa propre défaillance. Le premier cas est le plus drôle car l’effet produit est le contraire de l’effet recherché ; l’auteur du verbatim se retrouvant dans la situation de l’arroseur arrosé. Dans les deux cas, l’effet comique repose donc à la fois sur la faute d’orthographe et sur le commentaire métalinguistique qui l’accompagne :

« Il faut quelle face des efforts dans son expression écrite »

« A nível de accueil du bureau sont pas trop claire dans les informations que donne »

« Toutes mes exuses pur mon mouvais francais »

Graphie et phonie : couple inséparable aux liaisons dangereuses

Vous l’aurez compris, une faute d’orthographe ne suffit pas à faire une bonne Brève. Le plus souvent, pour qu’un candidat aux brèves soit sélectionné, il faut que la faute d’orthographe se répercute sur la prononciation ou sur le sens. Dans le premier cas, on entend les fautes mais le sens est inchangé, dans le second cas, les fautes ne s’entendent pas mais le sens est altéré.

Les fautes qu’on entend, mais qui ne modifient pas le sens de l’énoncé, sont rares dans les #BR2V, peut-être parce qu’elles attirent moins notre attention lors de la lecture des verbatim. En effet, l’expert linguiste est focalisé sur la structure des phrases et sur leur sens, pas sur leur forme phonique. Pourtant, nous en relevons parfois. 

  • Les plus simples sont des fautes accompagnées d’un effet sonore, renforcé s’il est répété :

« J’ai bien hue ma réponse, c’était juste parfait ! »

« Il a été très efficace et parlait bien anglaish »

  • Un deuxième type de Brève reflète un mauvais découpage de la chaîne sonore dû aux liaisons. Soit la liaison est correcte, mais graphiquement représentée par la mauvaise lettre, soit la liaison est incorrecte, provoquant une sonorité comique. Les liaisons « mal t’à propos » sont les plus amusantes car elles témoignent d’une mauvaise maîtrise du français oral et écrit, ce qui est socialement perçu comme une transgression plus grave que la simple faute d’orthographe.

« Vouz etes bien Merci »

« Aucun souci m’a ton répondu. »

« Il a répondu za ma question très rapidement »

  • Le découpage en mots de la chaîne parlée peut lui aussi s’avérer compliqué. Dans certaines de nos Brèves, l’effet comique repose sur de mauvais découpages : plusieurs mots se retrouvent alors fusionnés, ou un mot se trouve morcelé :

« vous ne faite pas commis faut votre travaille »

« tout a été fait en bonne edu-forme »

  • Enfin, il arrive que le scripteur transcrive ce qu’il entend, malheureusement pour lui, ce qu’il entend n’est pas conforme à l’orthographe. 

« le magasin de bordeaux est nul parapore a celui de toulon »

« je n’ai pas eu toutes les informations en trottre sur les tarifs »

Plus l’écart est grand entre l’orthographe et la graphie relevée, plus il surprend le lecteur. La brève est encore plus divertissante si l’écart graphique s’accompagne d’un écart au niveau de la prononciation :

« Je suis toujours sur la spectative »

« Ce travail a été effectué avec beaucoup d’espérience »

« On a pris tut suite le rdv »

En conclusion de ce premier billet, ce qui nous fait rire dans une Brève de Verbatim, ce n’est pas uniquement les fautes qu’on y trouve, mais les phénomènes linguistiques que ces fautes entraînent à d’autres niveaux langagiers. Nous avons levé le voile sur les conséquences phonétiques fâcheuses que peut entraîner une mauvaise graphie, nous aurons besoin de plusieurs épisodes pour couvrir les conséquences sémantiques dramatiques que peut produire une (petite) faute d’orthographe. 

Cet article est le premier épisode de la série « Les dessous des Brèves de Verbatim », créée et rédigée par Aurore. Retrouvez les autres épisodes ci-dessous :