« La Brève qu’on touche des doigts » – Les dessous des Brèves de Verbatim #2

« Une phrase est une suite de mots ordonnée qui a un sens. Elle commence par une majuscule et se termine par un point. »

Les phrases et les mots

J’ai appris ça à l’école. À l’université, cette définition a été maintes fois remise en cause, démontée, pulvérisée par mes professeurs. Elle n’est peut-être pas parfaite, mais elle est restée gravée dans ma mémoire, et c’est toujours ma référence. C’est cette définition qui me vient à l’esprit aujourd’hui, alors que je veux justement vous parler de phrases, de mots et de sens. Ma maîtresse de l’époque ne se doutait peut-être pas que cette leçon me resterait aussi longtemps à l’esprit, ni que je l’utiliserais pour décortiquer des brèves qui n’ont parfois ni ordre, ni sens, mais que j’ai quand même envie d’appeler des phrases.

Pour communiquer notre pensée, formuler des avis ou des requêtes, nous forgeons des phrases, nous en choisissons les mots. Ces mots sont plus soigneusement sélectionnés à l’écrit, pour deux raisons. D’abord parce que la norme écrite est plus stricte que la norme orale. Ensuite parce que la temporalité de l’écrit n’est pas la même que celle, fugace, de l’oral. D’un côté, l’auteur peut prendre le temps d’écrire, rédiger en plusieurs fois, modifier, corriger. De l’autre, le lecteur peut lire et relire. Un écrit perdure dans le temps.

L’écrit à l’épreuve du numérique…

Nos écrits sont devenus majoritairement numériques, si bien que des milliers de personnes dans le monde écrivent tous les jours sans jamais plus tenir un stylo. L’écriture passe aujourd’hui par l’intermédiaire du clavier d’un ordinateur, ou pire, par le clavier tactile rikiki d’un smartphone. Les mots si bien choisis sont alors à la merci de la technologie. Nous le constatons chaque jour à nos dépens : les claviers sont fourbes. Et les correcteurs orthographiques sont diaboliques. Ou bien nos doigts sont moins agiles que nous voulons bien le croire ?

Vous avez peut-être fait l’expérience d’une touche rebelle qui n’imprime pas, ou d’une autre, trop sensible qui imprime alors qu’on ne lui a rien demandé ! Bien souvent, une lettre en plus ou en moins ça ne se voit pas, car l’œil humain n’épelle pas, il embrasse le mot comme un tout. 

À une exception près, qui pour nous, transforme l’erreur en brève de verbatim. 

Il arrive parfois que le résultat d’une mauvaise frappe coïncide avec… un mot existant, que l’œil reconnaît. Ce mot n’est pas celui qu’on souhaitait écrire, mais il lui ressemble. Si en plus, il appartient à la même partie du discours (nom, verbe, adjectif, etc.), alors la structure de la phrase est préservée, elle reste donc interprétable. Hélas pour son auteur, le sens de la phrase telle qu’elle est écrite atterrit parfois bien loin du sens qu’il avait en tête, si les deux mots possèdent des sens éloignés

Lettres en pagaille et corrections non désirées

Ces conditions réunies, les brèves se répartissent dans les trois catégories suivantes :

  • À l’un des mots manque une lettre, la nouvelle graphie coïncide avec un mot existant de la même catégorie grammaticale mais dont le sens est très éloigné du mot attendu :

« Si vous ne me remboursez pas, je porterai plante contre vous ! »

« Oui, très satisfait de vos sévices »

« Je souhaiterais des potes plus larges pour sortir les véhicules du garage »

  •  L’un des mots compte une lettre de trop, la nouvelle graphie coïncide avec un mot existant de la même catégorie grammaticale mais dont le sens est très éloigné du mot attendu :

« Je vous prie de croitre, madame, monsieur en mes sentiments les plus cordiaux »

« Continuez comme ça, vous êtes toujour au stop ! »

  • Le troisième cas est celui de la substitution d’une lettre à une autre, la nouvelle graphie coïncide avec un mot existant de la même catégorie grammaticale mais dont le sens est très éloigné du mot attendu :

« Effectivement je bénéficiais d’un bon d’achat mais au moment d’être débité il n’a pas été séduit ! »

« Il faut arrêter de prendre les clients pour des pignons »

Enfin, dommages collatéraux de fautes (de frappe ou d’orthographe), certaines brèves sont les fruits de l’aide à la rédaction qui remplace une forme qu’elle ne connaît pas par un mot de son dictionnaire. Comme dans les cas précédents, la « correction » de la machine porte un sens très différent de celui du mot initialement choisi par l’auteur.

« Je regrette qu’il y ait autant de turn-overdose de vos agents ! »

« Ce serait bien que des tutoie d’utilisation soient envoyés pour savoir comment utiliser le produit. »

Si par définition une phrase est formulée pour porter un sens, une petite lettre peut produire de drôles de dégâts. Nostalgiques du stylo-plume ou aficionados du clavier, la graphie n’a pas fini de nous jouer des tours.

Cet article est le deuxième épisode de la série « Les dessous des Brèves de Verbatim », créée et rédigée par Aurore. Retrouvez les autres épisodes ci-dessous :